À SOIR, ON VA AUX VUES!

À SOIR, ON VA AUX VUES!

 

À l’origine, ce texte de Michel Lessard, professeur retraité de cinéma au cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, a été publié dans L’Indice bohémien, le journal culturel régional.

 Ce titre évoque assez bien ce qui a marqué profondément la vie des Rouyn-Norandiens depuis les tout débuts de nos villes. En effet, la fréquentation exceptionnelle des «théâtres», comme on appelait communément les cinémas, tient carrément du phénomène sociologique. Voici résumée l’histoire des sept salles de cinéma dont six ont coexisté et se sont concurrencées pendant plus de douze ans!

Dès 1925, alors que Rouyn ne comptait que quelques bâtiments et où les rues n’existaient pratiquement que sur papier, un premier cinéma est construit, The Regal Theater. Ce premier «théâtre» a, semble-t-il, été fondé par une certaine Madame Stafford Carey. Dans les registres de la ville, on retrouve le nom de North Land Theatre, quoiqu’aucune indication ne nous permette de croire que ce cinéma ait jamais porté ce nom. Mis à part la projection de films, diverses activités s’y tenaient : des pièces de théâtre (le vrai), des assemblées politiques, des réunions de toutes sortes, des «shows» de variété et même des messes.

01-Regal Theater - copie

Le Regal Theatre vers 1925 alors que la rue Perreault est en voie d’être défrichée !

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Xstrata Cuivre Canada. 08Y,P123,S1,P188.

 

 

 

02-affiche Regal - copie

 

Un grand concert est annoncé au Regal pour dimanche le 10 octobre 1925 avec sketches, musiques diverses et le Russian Ballet Band. Coût d’entrée : 75 cents.

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Canadien National. 08Y,P213,P327.

 

 

 

 

 

 

 

 

En 1927, le Princess Theater ouvre ses portes près du Regal un peu plus à l’Est sur la rue Perreault. Ce cinéma n’opérera cependant que pendant 2 ans, tout signe d’activité cessant vers la fin de 1929.

 

 

03- Princess - copie

 

 

 

 

Tout près du Regal, le Princess Theatre va lui aussi présenter diverses activités autre que des films. Ainsi, le 4 décembre 1928, de la boxe précédera la projection d’un film (extrait du Rouyn News)

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Xstrata Cuivre Canada. 08Y,P123,S1,P143.

Crédit : Le journal Rouyn News

 

04-Princess boxe

 

En avril de cette même année 1929, le Regal présentera le premier film parlant en ville, Wings, film qui remportera par ailleurs le prix du meilleur film à la toute première cérémonie des Oscars tenue en mai 1929. C’est aussi au Regal, portant désormais le nom de Theatre Rouyn, que seront présentés vers 1934 les premiers films en français en ville.

 

05-Rouyn. vers 46 - copie

Le Regal a pris désormais le nom de Theatre Rouyn. Le voici vers 1946 avec une marquise et une façade en briques

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

06- Rouyn français - copie

 

 

 

 

 

Extrait du Rouyn-Noranda Press du 13 décembre 1934 : le Rouyn présente jusqu’à 4 à 5 programmes différents chaque semaine dont un en français mais seulement les dimanches et lundis.

Crédit : Rouyn-Noranda Press, le 13 décembre 1934.

 

 

 

 

 

 

 

1930 verra l’apparition de deux nouveaux cinémas, l’Alexander sur l’avenue Principale, appelé aussi l’Allevato du nom de famille du propriétaire ainsi que le Noranda sur l’avenue Murdoch. Notons que c’est au Noranda que le cinéaste André Mélançon aurait eu, de son propre aveu, la piqûre du cinéma après avoir visionné l’excellent 8 ½ de Federico Fellini!

 

07-Alexander - copie

L’Alexander au début des années 1940. Après sa fermeture, l’édifice a logé la célèbre Taverne Au Gobelet et, de nos jours, Éclairage ETC et La Coiffeuse. Étonnamment, tout en haut, la salle de projection existe toujours avec ses vieux projecteurs.

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6,D1,P85-42-5.

 

 

 

 

 

 

 

 

08-Alexander salle - copie

Vue intérieure de la salle de l’Alexander avec son balcon et ses 580 sièges.

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6.

 

 

 

 

 

 

 

 

09-Noranda vers 1932 - copie

Le Noranda vers 1932 sur la rue Murdoch avec, à droite en façade, un Variety Shoppe (aujourd’hui un Subway).

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, Collection J. Onésime Dubois. 08Y,P170,P96.

 

 

 

 

Quant au cinéma Capitol, il ouvrira ses portes en 1938 sur l’avenue Principale ajoutant ainsi une quatrième salle et 700 sièges de plus. Un cinéma luxueux pour l’époque avec un grand balcon et une scène de 32′ de large sur 20′ de profondeur pouvant ainsi accueillir divers spectacles.

 

 

10-Capitol Vers 1950 - copie

 

 

11-lobby Capitol - copie

Façade du Capitol vers 1952 et son fameux lobby où les gens pouvaient fumer !

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6.

 

 

Puis c’est l’arrivée du Paramount en 1948 sur la rue Gamble, faisant partie de la chaîne Famous Players à l’instar du Capitol et du Noranda.

12-Paramount vers 1959-60 - copie

Le Paramount sur la rue Gamble vers 1959 ou 1960. Le bâtiment existe toujours avec sa légendaire marquise mais est désormais aménagé en salle de réceptions ou de spectacles.

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6.

 

 

13-Paramount salle - copie

Vue intérieure du Paramount avec ses 600 places.

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6.

 

 

 

 

14-Paramount hall - copie

Vue du hall d’entrée vers 1949. À l’affiche, «That Wonderful Urge» avec Tyrone Power.

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6.

 

 

 

 

 

 

 

Finalement, en 1950, M. Jim Gauthier inaugure le théâtre Montcalm sur l’avenue Larivière, nommé ainsi en mémoire d’un de ses fils décédé et d’un de ses héros mort sur les Plaines d’Abraham. Il n’y présentera que des films en français.

17_Théâtre Montcalm

Le Montcalm vers 1976.

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6.

 

15-Montcalm juin 1955 - copie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16-Montcalm salle - copie

 

Vers 1955 ou 1956, une foule est présente au Montcalm pour la projection du film «Le droit de naître» (Un médecin tente de dissuader une jeune fille d’avorter).

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6.

 

 

La passion du cinéma en chiffres

 

Voici une première donnée statistique tout à fait renversante : en 1949, alors que les cinq salles en activité offrent plus de 2 800 sièges, Statistiques Canada évalue le nombre total d’entrées à près de 760 000 annuellement, soit une moyenne de plus de 2 100 entrées par jour (!) alors que les villes de Rouyn et de Noranda réunies ne comportent qu’une population d’environ 22 000 personnes! Si l’on exclut les enfants en bas âge, il est plus que probable qu’une majorité de gens, jeunes et adultes, vont aux «vues» plus d’une fois par semaine.

 

 

18-Alexander en tête - copie

Extrait du journal la Frontière qui montre bien l’engouement des gens pour le cinéma à Rouyn-Noranda. M. Soucie, gérant de l’Alexander, était particulièrement créatif quant à la promotion de sa programmation.

Crédit : La frontière, 25 février 1943, p.10.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19-Ted Soucie et cie - copie

L’Alexander vers 1945. M. Ted Soucie pose fièrement avec ses employés.

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série commerces et services, sous-série cinémas. 08Y,P124,S14,SS6.

 

 

 

 

20-Billet Capitol - copie

Un billet d’entrée au Capitol, probablement dans les années 1970.

Crédit : Michel Lessard

 

 

 

 

Au début des années 50, avec six salles de cinéma en activité, les villes jumelles compteront plus d’établissements en leur sein que des villes beaucoup plus populeuses comme Sherbrooke, Trois-Rivières et Hull. En 1952, on y dénombre plus de 3 200 sièges pour une population de près de 24 000 âmes. C’est environ un cinéma pour 4 000 personnes.

 

En 1942, le prix moyen d’une entrée au cinéma est plus de 50% plus élevé ici qu’en province. Au tournant des années 60, il y aura inversion. Ainsi en 1976, il en coûte en moyenne 40% de moins qu’ailleurs au Québec pour aller aux «vues».

 

La plupart du temps, les cinémas pouvaient projeter chaque semaine plus de 30 longs métrages différents dans des programmes doubles, triples et même quadruples. Il était alors tout à fait impossible, même pour un spectateur fidèle, de voir tous les films qui passaient en ville dans la semaine.

 

Qu’est-ce qui explique cette spectaculaire ferveur pour le cinéma ?

 

Difficile d’en cerner toutes les causes, mais il est certain que dans un contexte d’éloignement, d’isolement et de manque d’activités variées, le cinéma représentait un divertissement accessible, offrant une programmation diversifiée de nature à attirer et satisfaire jeunes et moins jeunes, de toutes provenances. Il ne faut pas oublier que le cinéma, surtout celui issu des studios d’Hollywood, a toujours eu cette capacité universelle d’envoûtement, d’identification et de défoulement. Il est aussi concevable que se soit développée conséquemment une sorte de tradition dans la fréquentation des cinémas, une espèce de rituel où l’on ne pose pas tellement la question de ce qu’on fera aux heures de loisir ou encore de ce que l’on va manger au restaurant Cordon Bleu à 3 ou 4 heures de la nuit après les projections nocturnes débutant le samedi à minuit au Capitol.

Ces mêmes facteurs peuvent probablement expliquer aussi la très grande popularité du hockey tant du côté des spectateurs que de celui des nombreux sportifs qui l’ont pratiqué. Il n’est donc pas surprenant que les boomtowns de l’Abitibi et du Nord-Est ontarien aient été longtemps de véritables pépinières de joueurs pour les équipes professionnelles.

 

 

Le déclin des salles

 

L’arrivée de la télévision en région en 1957 va donner un coup fatal aux salles de cinéma. De 706 950 entrées en 1957, Statistiques Canada en dénombre 476,770 en 1958 soit une chute de près de 230 000 entrées en une seule année! L’Alexander fermera ses portes en 1962, suivi du Noranda cinq ans plus tard. Autre coup dur au milieu des années 70, l’arrivée des magnétoscopes VHS et Beta et de la location de films. Même en présentant des programmes érotiques pour attirer la clientèle, le Montcalm déclare forfait en 1978 et le Rouyn en 1981.

 

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Extrait de La Frontière du 3 mai 1978. Ce serait une dernière publicité parue avant la fermeture du Montcalm

Crédit : La Frontière, 3 mai 1978.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quant au Capitol, il sera totalement détruit par un incendie en 1981. Seul le Paramount survivra à ces bouleversements. Pierre Gaudreault s’en est porté acquéreur et, après quelques années d’opération, a décidé de fermer la salle de la rue Gamble en 1996 et de construire un nouveau complexe comportant cinq salles modernes et bien équipées, toujours sous la même enseigne.

 

L’avenue Principale hier et aujourd’hui

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Coin Principale-Gamble vers 1950 et de nos jours.

Crédit : BAnQ Rouyn-Noranda, fonds Joseph Hermann Bolduc, série Rouyn-Noranda, sous-série Rues et avenues de Rouyn-Noranda. 08Y,P124,S40,SS1,D13,P421.

 

 

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