Réal Caouette, Camil Samson et le Crédit social

Réal Caouette, Camil Samson et le Crédit social

Le Crédit social : un parti de seconde zone, sauf par chez nous!

L’Abitibi-Témiscamingue a été la scène de nombreux mouvements politiques relativement marginaux. On y retrouve très tôt d’importants mouvements de coopération, d’abord en foresterie avec les chantiers coopératifs, puis l’expérience d’un village entier à Guyenne. Certains, essentiellement des hommes d’affaires, ont la volonté de constituer une onzième province en se jumelant avec le Nord ontarien. Au milieu des années 1940, la région a envoyé des députés de partis relativement marginaux dans les institutions politiques. Par exemple, en 1944, le comté de Rouyn-Noranda élit le gauchiste David Côté, seul député élu à l’Assemblée nationale sous la bannière de la Fédération du Commonwealth coopératif (CCF). Parmi ces mouvements politiques, celui qui a duré le plus longtemps et qui a eu le plus d’importance en région, plus particulièrement à Rouyn-Noranda, ce fut celui du Crédit social.

 

Le Crédit social : une doctrine pour se sortir du trouble.

Avec la Première Guerre mondiale, la grande dépression des années 1930 et le Seconde Guerre mondiale, le début du XXe siècle fut une succession de périodes de grande pauvreté suivies de dépenses militaires effrénées. À la lumière de ses évènements dramatiques, ils sont nombreux à constater que l’économie capitaliste ne remplit pas toujours ses promesses.

 

Ce contexte historique difficile pousse certains penseurs à une remise en question du modèle de société. C’est le cas du colonel C. H. Douglas, père de la doctrine créditiste. Grosso modo, il affirme que le problème avec l’économie capitaliste, c’est le trop mince pouvoir d’achat de la population qui l’empêche de profiter de la production de masse. Sa solution et celle des créditistes à venir : distribuer de l’argent pour que les gens puissent consommer ce qui est produit en abondance par le système économique. « Imprimons-en au besoin! »

 

Rouyn-Noranda et son épopée créditiste

Le Crédit social fut particulièrement populaire ici, si bien que les candidats créditistes, fédéraux et provinciaux, ont emporté plus souvent leurs élections qu’ils ne les ont perdues.

Sur la scène provinciale, de 1970 à 1981, Camil Samson est le député de la circonscription de Rouyn-Noranda à l’Assemblée nationale, l’emportant systématiquement pendant une période effervescente où, dans le reste du Québec, on assiste à la montée du Parti québécois. Au terme de sa carrière politique, il n’aura perdu qu’une élection sous la bannière créditiste.

Au fédéral, de 1946 à 1949 puis de 1962 à 1979, la ville de Rouyn-Noranda se trouve dans les circonscriptions du Pontiac, de Témiscamingue et d’Abitibi-Témiscamingue. Pendant ces années, ce sont des créditistes qui sont élus pour nous représenter à Ottawa. Réal Caouette remportera systématiquement les élections jusqu’à sa mort en 1976. Son fils Gilles Caouette gagnera par ailleurs les élections partielles de 1977 pour remplacer son défunt père jusqu’en 1979.

 

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Photo de Réal Caouette accompagné de pompiers. À Noranda, on fait comme les norandiens!

BAnQ Rouyn-Noranda, Fonds du Comité du 50e anniversaire de Rouyn-Noranda. 08Y,P34,S3,D36.

 

Des chefs marquants

L’histoire de Réal Caouette (1917-1976) est celle d’un garagiste originaire d’Amos, fils de colon-défricheur, qui devient chef d’un parti politique fédéral. Grand orateur, sa verve est teintée d’humour, d’agressivité et de charges antiélitistes. Ses adversaires l’accusent de populisme, ses alliés le décrivent comme un homme du peuple.

Réal Caouette est, à la fin des années 1930, un critique acharné du régime capitaliste occidental (comme du communisme par ailleurs). Il sera à jamais changé par un article de quatre pages de Louis Even dénonçant le système financier ainsi que la création et destruction de l’argent par les banques.

 

 

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En novembre 1939, Réal Caouette a l’illumination créditiste alors qu’il lit un article de Louis Even dans la revue Vers demain (notons que Even est un personnage particulier et un Béret blanc). Vous pouvez l’écouter au début des années 1960 dans l’extrait ci-haut.

 

Caouette, ce tribun de grand talent, est élu député à la Chambre des communes pour la première fois sous la bannière de l’Union des électeurs en 1946. En 1961, il est candidat à la chefferie du Parti Crédit social, mais est battu par Robert N. Thompson. Certains suggèrent qu’il aurait gagné ses élections, mais que l’aile albertaine aurait utilisé son véto pour éviter qu’un francophone catholique se retrouve à la tête du parti. Peut-être que l’histoire le confirmera un jour !

 

 

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Ci-haut : Petit topo de Radio-Canada sur le Crédit social, notamment sur l’élection de 1963 suivant le balayage de l’élection de 1962.

Source : Radio-Canada

 

Aux élections générales fédérales de 1962, le Crédit social emporte 30 sièges, dont 26 au Québec, forçant Thompson à nommer Caouette comme chef adjoint du parti. Le parti a vraiment plus de succès au Québec que dans le reste du Canada, notamment en raison de la grande popularité de l’orateur hors du commun qui le représente ici. Face au refus du parti de le nommer officiellement chef, même suite à ce succès, il quitte le parti pour créer le Ralliement des créditistes. Il en sera le chef jusqu’à sa mort en 1976.

 

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Ci-haut : Photo de Camil Samson où on observe l’homme participer activement au cinquantième anniversaire de la Ville. L’histoire ne dit pas s’il a gagné sa course.

BAnQ Rouyn-Noranda, Fonds François Ruph, série Cinquantenaire de Rouyn-Noranda. 0Y8,P227,S04,P012.

 

Camil «l’homme du peuple» Samson (1935-2012) est né à Shawinigan d’une famille d’agriculteurs. Il déménage avec sa famille à Cléricy, qu’il quitte à l’âge de 15 ans pour travailler pour l’Ontario Northern Railway. Il reviendra à Cléricy pour ouvrir un restaurant, exercera le métier de mesureur de bois, de gérant des ventes et vendeur d’automobiles, sera dans un Marching Band et occupera quelques temps la fonction de président de la Chambre de commerce de Rouyn-Noranda.

 

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Personnage coloré de la politique québécoise des années 1970, comme en témoigne l’extrait vidéo ci-haut où Camil joue les bouts en train à la télévision nationale.

 

Il s’implique en politique à partir des années 1960, étant candidat pour la Ralliement créditiste dans Pontiac-Témiscamingue, candidat pour le Ralliement national (Parti politique prônant l’indépendance du Québec dans les années 1960). Il fonde la Ralliement créditiste du Québec et en est nommé président le 24 janvier 1970. Il sera élu sous cette bannière pendant la décennie suivante.

 

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On peut observer le charisme singulier de Samson dans l’extrait de discours ci-haut, où ce dernier critique l’endettement étatique.

 

Notons que Le Ralliement créditiste de Camil Samson deviendra en 1979 Les démocrates, puis en 1980 Les démocrates créditistes. Le parti sera dissout en 1980 et Camil Samson se joint à l’équipe du Parti libéral du Québec, bannière sous laquelle il sera battu en 1981. Il sera une nouvelle fois candidat libéral défait en 1994.

 

La fin d’une époque

Aux élections générales de 1946, Réal Caouette était élu sous la bannière de l’Union des électeurs en 1962, la vaste majorité des créditistes à Ottawa étaient envoyés par le Québec. Après sa mort, son fils Gilles fera un mandat et ce sera le dernier député créditiste de Rouyn-Noranda.

Aux élections générales provinciales de 1970, le Ralliement créditiste balaye l’Abitibi-Est, l’Abitibi-Ouest et Rouyn-Noranda alors que le parti ne récolte que 12 comptés dans l’ensemble du territoire. Aux élections générales provinciales de 1980, le Ralliement créditiste n’existe plus.

 

Une tendance : changer de nom, souvent.

Au fédéral, le même parti fut l’Union des électeurs, Candidat des électeurs, Candidat libéral des électeurs et, finalement, Ralliement créditiste du Canada. En fait, le crédit social comme idéologie est à la base de moult mouvements politiques. Par exemple, en plus du Ralliement créditiste, on dénote sur la scène fédérale la présence du Parti Crédit social du Canada, du Parti abolitionniste du Canada, du Parti créditiste chrétien, du Parti action canadienne, du Parti global du Canada et de l’Union des électeurs. Au Québec, même phénomène : on voit se succéder le Ralliement créditiste du Québec (ou Parti créditiste de 1973 à 1975, puis Les démocrates en 1979, puis Parti démocrate créditiste en 1980), le Parti crédit social uni, le Parti présidentiel et le Parti réformateur. De quoi en faire douter certains dans l’isoloir!

 

08y_p158s1d1p09 (2) Photo d'avant conclusion

Rassemblement créditiste à Rouyn-Noranda. Réal Caouette célèbre sa réélection dans le comté de Témiscamingue avec une majorité de 7630 votes.

BAnQ, Rouyn-Noranda, Fonds La Frontière. 08Y,P158,S1,D1,P9

 

Les Bérets blancs

Aussi appelé les Pèlerins de Saint-Michel, le groupe est fondé par Louis Evan. Le but de l’association laïque est de faire la promotion des valeurs de l’Église catholique romaine tout en faisant la promotion du crédit, jugé par ces derniers en parfaite conformité avec l’idéologie du clergé (ce qui n’est pas le cas du clergé lui-même). Les membres sont facilement reconnaissables à leur béret blanc et au journal qu’ils publient et se partagent : Vers demain.

 

Conclusion 

Difficile de tracer les contours de l’héritage politique de ces années. Difficile de mesurer l’influence que ce passé détient encore sur nous. Cependant, une chose est certaine, la tendance politique a changé depuis. Le comté qui envoyait des candidats relativement marginaux par rapport à la tendance nationale est devenu essentiellement un baromètre national. À l’époque où Rouyn-Noranda est un carrefour d’influence socioculturelle, les élections se jouent entre l’influence de la culture ontarienne, celles des travailleurs miniers, le Québec agricole, immigrants, anglophones, francophone, etc.

Toutefois, le cas des créditistes est particulier ; les marges par lesquelles ils gagnaient les élections étaient parfois fortes. Ainsi, la popularité des créditistes n’est pas à confondre avec d’autres courants politiques marginaux de la région. Leur influence fut au contraire des plus structurantes pendants au moins deux décennies.

 

Pour en savoir plus :

Yordan Kostakeff, Qu’est-ce que le Crédit social, Éditions du Jour,1962.

Camil Samson et le défi créditiste, Éditions du Griffon, 1970.

Odette Vincent, Histoire de l’Abitibi-Témiscamingue, IRCQ, 1995.

C.H. Douglas, Le Crédit social, Les Éditions Tardivel, 1973.

 

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